Interview exclusive du Dr. MAHATANTE Tsimanaoraty Paubert : Diplomatie bleue et plaidoyer pour une intelligence collective africaine au service de l’économie bleue

À Dakar le 6 février dernier, notre Directeur de Rédaction, M. Carlos Kpodiefin a eu le plaisir de s’entretenir avec le Dr. MAHATANTE Tsimanaoraty Paubert, Maître de conférences à l’Université de Toliara, spécialiste en océanographie et expert en pêche, économie bleue et changement climatique. Ancien ministre de la Pêche et de l’Économie bleue de Madagascar (août 2021 – septembre 2025), il revient sur sa mission diplomatique bleue indépendante, lancée à Dakar, et partage son expérience ainsi que ses observations sur la gouvernance des pêches.

Maritimafrica : Pourriez-vous, en quelques mots, vous présenter et nous indiquer le contexte de votre présence à Dakar ?

Dr. MAHATANTE : Je suis le Dr. MAHATANTE Tsimanaoraty Paubert, Maître de conférences à l’Université de Toliara, spécialiste en océanographie, avec une expertise axée sur la pêche, l’économie bleue et le changement climatique. J’ai également exercé les fonctions de ministre de la Pêche et de l’Économie bleue de Madagascar d’août 2021 à septembre 2025.

Durant cette période de quatre ans et deux mois, j’ai travaillé au sein de cinq gouvernements successifs, une expérience institutionnelle dense et enrichissante que je souhaite aujourd’hui partager avec la jeunesse africaine et mettre au service des ministères en charge de l’économie bleue sur le continent.

Ma présence à Dakar s’inscrit dans le cadre d’une mission diplomatique indépendante, visant à appuyer, directement ou indirectement, les ministères responsables de la pêche, de l’environnement et de l’énergie. Ces trois secteurs sont aujourd’hui au cœur des enjeux liés à la lutte contre le changement climatique.

Cela fait plusieurs décennies que la communauté internationale s’engage contre le changement climatique, mais force est de constater que la situation continue de se dégrader. Face à ce constat, il devient impératif de mutualiser nos efforts et de cultiver ce que j’appelle une intelligence collective africaine, car les principaux pollueurs n’iraient pas changer de comportement.

Et comme ils ne changeraient pas de comportement, parce qu’ils savent pertinemment que, s’ils modifient leur stratégie brusquement, cela impactera leur économie, et comme ils ne veulent pas que leur économie soit impactée, c’est à nous, les Africains, de prendre en main notre avenir dès aujourd’hui. Prendre en main pour signifier concevoir notre propre stratégie pour faire face au changement climatique.

Parmi les défis majeurs figurent la pollution, les émissions de CO₂ et autres gaz à effet de serre, mais surtout cet aspect crucial de la séquestration du CO₂. Il s’agit d’identifier et de renforcer les mécanismes d’élimination du CO₂, qu’ils soient d’origine terrestre ou marine.

Pour ma part, mon travail se concentre principalement sur l’élimination du carbone, du CO₂ d’origine marine, un travail en parfaite cohérence avec mes spécialités académiques et professionnelles.

C’est dans ce cadre que je me trouve actuellement à Dakar. Cette mission me conduira ensuite successivement à Banjul, Praia, São Vicente, Monrovia et Abidjan, avant un retour à Dakar, puis à Madagascar. Il s’agit d’une mission d’une durée approximative d’un mois.

Maritimafrica : Quels sont les principaux objectifs de votre mission diplomatique bleue ?

Dr. MAHATANTE : Ma mission diplomatique bleue indépendante se concentre sur cinq points :

  • La défense des droits des pêcheurs artisans en Afrique.
  • La transparence des pêches (FiTI)
  • Le Blue National Determined Contribution Challenge (Blue NDC Challenge), initiative à laquelle Madagascar a récemment adhéré, devenant le onzième pays membre. Ce projet a été lancé par la France et le Brésil.
  • L’élimination du dioxyde de carbone d’origine marine, également appelée Marine Carbon Dioxide Removal (mCDR).
  • Le Global Offshore Wind Alliance (GOWA), pour promouvoir l’éolien offshore à l’échelle internationale. L’adhésion à cette alliance va renforcer les voix de ceux qui plaident l’urgence de réduire significativement les émissions en CO2.

Je mène actuellement cette mission diplomatique bleue en Afrique de l’Ouest, mais je prévois de l’étendre en Afrique de l’Est et Australe. L’objectif est de mieux préparer le continent aux grandes initiatives internationales, comme :

  • Our Ocean Conference, 11ᵉ édition, à Mombasa, Kenya (16 – 18 juin 2026).
  • Impact 6, au Sénégal, en lien avec le Réseau international des aires marines protégées.
  • La 32ᵉ Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP32), à Addis-Ababa en novembre 2027.
  • Etc.

Trop souvent, nous, Africains, pensons que l’on nous dicte des décisions. En réalité, si nous sommes bien préparés, nous pouvons participer activement et influencer ces décisions.

C’est pourquoi je reviens sur l’importance de l’intelligence collective : elle permet à l’Afrique de défendre des positions qui avantagent l’Africain et la croissance économique, tout en préservant les écosystèmes marins et côtiers.

Maritimafrica : Vous avez entamé votre parcours à Dakar. Qu’est-ce qui a motivé le choix de cette ville comme point de départ, et pourquoi avoir également retenu Dakar comme point d’aboutissement ?

Dr. MAHATANTE : Le Sénégal a toujours été considéré comme un pays modèle, un pays leader, je dirais même, pour l’ensemble de l’Afrique noire.

Je me souviens très bien qu’à Madagascar, autour des années 2009/2010, alors que j’étais encore étudiant, Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur César Coly, dernier ambassadeur de la République du Sénégal à Madagascar, avait fait venir deux pêcheurs sénégalais afin de former les pêcheurs malgaches aux techniques de fabrication des pirogues de type sénégalais.

Cette occasion a permis également des échanges enrichissants sur les techniques de pêche. Lorsque j’étais étudiant, nous avions utilisé un manuel de plantation de mangroves fondé sur l’expérience sénégalaise.

Tout ceci pour vous dire que, pour nous, le Sénégal a toujours été un pays miroir, un pays de référence, notamment en matière de gouvernance ou de politique. Vous savez, le Sénégal n’a jamais connu de coup d’État, ce qui s’explique en grande partie par un niveau d’éducation élevé et une conscience citoyenne fortement ancrée.

Ainsi, même si Madagascar se situe de l’autre côté du continent, nous nous référons régulièrement au Sénégal, mais aussi au Ghana. Cela a toujours été le cas.

En ce qui concerne spécifiquement le secteur de la pêche, à titre personnel, je me suis toujours référé au Sénégal, au Ghana, mais également à la Mauritanie et parfois au Maroc, des pays où l’on observe vraiment une bonne gouvernance des pêches. Il est vrai qu’à un certain moment, Madagascar a dépassé ces pays, grâce à des efforts soutenus en matière de bonne gouvernance et de transparence dans le secteur de la pêche.

C’est dans ce contexte que Madagascar est devenu le cinquième pays africain à adhérer à l’Initiative pour la transparence des pêches, après la Mauritanie, les Seychelles, l’Équateur et le Cap-Vert. D’autres pays, dont le Sénégal, sont actuellement en phase de positionnement et de satisfaction des critères requis.

Quoi qu’il en soit, le Sénégal demeure, et restera toujours, un pays modèle et une référence pour l’ensemble de l’Afrique noire.

Maritimafrica : À l’issue de votre mission au Sénégal, quels sont les éléments qui vous ont le plus marqué ?

Dr. MAHATANTE : Ce qui m’a le plus marqué au Sénégal, en matière de pêche, c’est la bonne organisation au niveau du débarquement. Lors de ma visite à Mbour, le mercredi 4 février 2026, j’ai pu observer une bonne organisation au niveau du débarcadère, et surtout la conscientisation des utilisateurs par rapport au paiement des droits et taxes. Ils comprennent qu’il y a des taxes à payer pour pouvoir avoir accès aux infrastructures mises en place par le gouvernement. J’ai également constaté une bonne gestion.

À Madagascar, j’ai personnellement contribué à la mise en place d’une vingtaine de complexes de pêche, mais sans laboratoire. À Mbour, j’ai vu un laboratoire fonctionnel permettant de tester la qualité des poissons, de vérifier leur conformité pour la consommation ou l’exportation, et de contrôler le respect de la chaîne de froid.

La deuxième chose qui m’a frappé, c’est la qualité des pirogues. J’ai vu des embarcations de différentes dimensions : 7 à 8 mètres, 10 à 12 mètres, et certaines dépassant même 14 à 15 mètres. Elles sont modernisées, motorisées, et permettent aux pêcheurs de rester en mer entre 7 et 10 jours, voire jusqu’à 15 jours.

C’est une grande différence avec Madagascar, où les pêcheurs artisans ne peuvent généralement pas dépasser 5 à 7 jours en mer. Nos embarcations sont plus petites, souvent non motorisées, et nous utilisons encore des voiles, dépendantes du vent.

La troisième chose qui m’a marqué également, ce sont les captures. Lorsque j’ai regardé les captures, j’ai vu de bonnes prises, vraiment des poissons de très bonne qualité, tant en taille qu’en poids. J’ai vu également des poissons moyens et des bycatch (prises accessoires), c’est-à-dire des poissons relativement petits.

Le Sénégal bénéficie du phénomène d’upwelling, lié notamment aux courants de Benguela du sud et des Canaries dans le nord mais qui descendent vers le sud, au niveau du golfe de guinée. Cela explique que les eaux sénégalaises soient particulièrement poissonneuses. Historiquement, cette abondance a permis aux pêcheurs d’avoir un niveau de vie supérieur à celui des agriculteurs. Mais aujourd’hui, cette activité est menacée par plusieurs facteurs, notamment la surpêche et la pollution.

J’ai pu constater cette pollution notamment par la présence de plastiques, de filets usagés et de déchets sur les plages. J’ai demandé à connaître la provenance de ces déchets et il m’a été dit que certains proviennent du Sénégal, c’est-à-dire issus de la consommation locale, tandis que d’autres sont charriés par les courants marins depuis des pays voisins.

Ce même problème existe au Ghana, où des déchets sont amenés par les courants marins depuis les pays voisins. Ce sont, en quelque sorte, des « déchets sans passeport ». Je ne parle pas encore des microplastiques dans la mer, un problème qu’on ne voit pas à l’œil nu mais qui pourraient directement affecter la santé des animaux aquatiques, des consommateurs et des baigneurs.

Maritimafrica : Après avoir effectué ces visites et observé les réalités sur le terrain, quelles recommandations souhaiteriez-vous formuler ?

Dr. MAHATANTE : Je suis mal placé pour donner des recommandations, puisque tout d’abord, je ne fais pas partie des autorités. Je ne fais pas partie non plus des autorités scientifiques ici au Sénégal. Mais, si l’on se réfère à l’amour qui m’anime envers l’Afrique, au panafricanisme qui vit en moi, et en se référant à nos aînés qui nous ont toujours encouragés à unir nos voix et nos forces pour que l’Afrique soit vraiment autonome et indépendante vis-à-vis des problèmes de sécurité alimentaire, des problèmes socio-économiques et socio-politiques, j’aurais recommandé d’inclure systématiquement l’ensemble des acteurs – pêcheurs, secteur privé, société civile et Academia, lorsqu’il s’agit de la gestion des pêches, des réformes relatives à la pêche, ou des mises à jour des textes et de la réglementation, et surtout de créer des structures permettant aux pêcheurs de s’exprimer et d’échanger quotidiennement et régulièrement avec les autorités et les autres acteurs.

Bien sûr, il y a les Comités Locaux de Pêcheurs (CLP) qui existent, mais on souhaiterait que ceux-ci soient vraiment très efficaces. Les structures peuvent toujours exister, mais le bon indicateur pour mesurer réellement leur performance reste l’effectivité de leur fonctionnement.

Maritimafrica : Après cette série de visites menées dans le cadre de la Diplomatie Bleue, à quoi faut-il s’attendre pour la suite ?

Dr. MAHATANTE : À la fin de cette série de visites, je prévois de rédiger un policy debrief. Ce rapport sera soumis aux Institutions régionale, continentale et internationale afin de plaider plus en faveur de l’Afrique. Je suis particulièrement sensible à la sécurité alimentaire et à l’emploi des jeunes et des femmes.

Je viens d’une région du sud de Madagascar souvent frappée par la famine. Durant mon enfance et ma jeunesse, j’ai connu quatre ou cinq famines. Je sais ce que c’est que d’être affamé.

C’est pour cette raison que je ne cesse de parler du rôle de la pêche et de l’aquaculture dans la sécurité alimentaire et la nutrition. Pendant ma fonction de ministre, j’ai beaucoup travaillé pour le développement de la petite pêche, de la pêche artisanale et de l’aquaculture.

Mon premier objectif a toujours été de nourrir la population locale avant d’exporter. Pour vous donner un exemple concret, avant mon mandat, la consommation nationale de poisson à Madagascar était d’environ 4,26 kilos par habitant par an. Aujourd’hui, nous avons dépassé les 7 kilos par habitant et par an. Notre objectif est de nous aligner sur la moyenne continentale, qui est de 11 kilos par habitant par an, sachant que la moyenne mondiale avoisine les 24 kilos par habitant par an. Certains pays, comme les Seychelles, sont à 60 kilos par habitant par an, et les Maldives à 142 kilos par habitant par an. Ces pays n’ont pas beaucoup d’autres sources de protéines animales, à part le poisson. À Madagascar, nous avons d’autres sources de protéines, comme les zébus et les petits ruminants, ce qui offre plusieurs options alimentaires pour la population.

Maritimafrica : Pour conclure, avez-vous un dernier mot à ajouter ?

Dr. MAHATANTE : Ce que j’aimerais souligner, c’est l’importance de l’intelligence collective africaine. Si l’on veut réellement développer l’économie bleue sur le continent, nous devons travailler ensemble.

L’Afrique possède un littoral immense, dépassant les 42 000 kilomètres au total. Pour prendre un exemple concret, Madagascar à lui seul compte 5 603 kilomètres de côtes, soit près de dix fois plus que le Sénégal. Cette richesse maritime impose de cultiver notre intelligence collective pour développer l’économie bleue, que ce soit par la mise en place d’infrastructures portuaires et de pêche, la modernisation des techniques d’aquaculture, le renforcement du transport maritime et de plaisance, ou encore la promotion du tourisme bleu ainsi que la digitalisation de ces secteurs.

Il faut également encourager les initiatives environnementales, notamment l’élimination du carbone d’origine marine ou terrestre. Et même si l’exploitation des mines en eaux profondes n’est pas immédiate, il est essentiel de connaître ces potentialités.

De même, le développement des énergies marines renouvelables, comme l’éolien offshore, mérite l’attention des États côtiers. L’Afrique compte 38 pays côtiers et insulaires, et certains sont déjà en avance :

  • Le Maroc, avec le port de Tanger-Med, pour le secteur portuaire.
  • L’Afrique du Sud, pour la recherche en haute mer.
  • La Mauritanie et Madagascar, pour la bonne gestion des pêches.
  • Les Seychelles, Maurice et le Cap Vert, pour le tourisme bleu.

Nous devons donc vivre sans hypocrisie, nous donner la main et considérer que nous sommes tous des enfants de Maman Africa, avec une attention particulière à la jeunesse, qui porte l’avenir du continent afin d’asseoir une vraie économie bleue durable, juste, équitable et responsable.