Le terrorisme en mer : d’un acte de groupes privés à un instrument de confrontation étatique
MOTS CLÉS : FLOTTE FANTÔME, INSTALLATIONS PORTUAIRES, DRONE STRIKE, TERRORISME MARITIME, STRATÉGIE MILITAIRE ÉTATIQUE, PRÉVENTION OPÉRATIONNELLE, ATTAQUES ASYMÉTRIQUES
FAITS
Depuis mai 2025, les forces ukrainiennes ont attaqué plusieurs tankers liés à la « flotte fantôme » russe. Il s’agit de navires souvent enregistrés sous pavillons tiers, mais utilisés par la Russie ou par des affréteurs pour contourner les sanctions en transportant du pétrole russe. Très souvent, ces navires sont attaqués au large de la côte turque en mer Noire par des drones navals. Mais l’événement qui a le plus marqué les esprits ces dernières semaines, c’est l’élargissement des zones d’attaque. Courant le mois de novembre et décembre, plusieurs navires liés aux intérêts russes ont été attaqués dans des zones beaucoup plus éloignées que celles habituellement enregistrées comme zone à risque pour ces navires.
– En décembre 2025, le navire Qendil un tanker de cette « flotte fantôme » a été touché par des drones ukrainiens au large de la Méditerranée, signe d’une extension des opérations maritimes ukrainiennes au-delà de la mer Noire.

– Fin novembre 2025, le pétrolier Mersin, bien qu’immatriculé au Panama et opéré par une compagnie turque, mais lié au transport de pétrole russe, a subi plusieurs explosions externes alors qu’il mouillait au large de Dakar. Bien que non officiellement confirmée, plusieurs sources évoquent la possibilité d’une attaque ukrainienne ou d’une action liée au conflit russo-ukrainien, notamment dans le cadre de frappes contre la flotte fantôme ou des navires liés au transport d’hydrocarbures russes.

Ces attaques marquent une extension géographique des opérations maritimes ukrainiennes contre des cibles économiques russes au-delà de la mer Noire.
Une question mérite d’être posée : est-ce que ces attaques peuvent être considérées comme des actions militaires stratégiques ou des actes terroristes, puisqu’elles sont dirigés contre des navires civils ?
Analyse comparée entre terrorisme maritime classique et les tensions géopolitiques contemporaines
Introduction
Le terrorisme maritime, longtemps perçu comme une menace marginale comparée au terrorisme terrestre ou aérien, connaît depuis plusieurs décennies une évolution profonde. Initialement associé à des groupes armés non-étatiques, opérant en marge du système international, il s’inscrit aujourd’hui dans une zone grise entre criminalité, terrorisme et stratégie militaire étatique. Les récents événements impliquant les attaques ukrainiennes contre des pétroliers russes et les ripostes de Moscou, illustrent une mutation inquiétante : la mer devient un champ de bataille entre États, utilisant des méthodes autrefois réservées aux groupes terroristes privés.
1. Le terrorisme maritime traditionnel : une violence privée en mer
En 1985, le détournement du paquebot Achille Lauro marque un tournant en révélant que les navires peuvent devenir une cible et un vecteur du terrorisme, ce qui conduit à l’adoption de la Convention SUA (1988) pour criminaliser les actes illégaux contre la sécurité maritime. Cette convention définit le terrorisme et ses caractéristiques dans son article 3. Au terme des dispositions dudit article, le terrorisme se manifeste à travers :
- La prise de contrôle illégale d’un navire par la force ou la menace.
- La violence contre des personnes à bord.
- Le placement d’engins explosifs ou de substances dangereuses à bord.
- La transmission de fausses informations compromettant la sécurité.
- L’aide à la commission de ces actes.
Toujours à l’article 3, alinéas 3 et 4, la convention précise que commet une infraction pénale toute personne qui, illicitement et intentionnellement, : détruit un navire ou cause à un navire ou à sa cargaison des dommages qui sont de nature à compromettre la sécurité de la navigation du navire ; ou place ou fait placer sur un navire, par quelque moyen que ce soit, un dispositif ou une substance propre à détruire le navire…
Ainsi, dans sa définition formelle, le terrorisme maritime constitue une infraction commise en mer et se caractérise par le recours à la violence par des acteurs non étatiques, dans le but de semer la peur, de perturber le commerce international ou de contraindre des États à modifier leurs politiques. À la différence de la piraterie traditionnelle, principalement motivée par l’appât du gain, le terrorisme maritime poursuit des objectifs idéologiques, politiques ou religieux.
Le phénomène du terrorisme maritime est observé dans le canal de Bab el-Mandeb, un détroit stratégique reliant la mer Rouge au golfe d’Aden, où des navires civils et commerciaux sont régulièrement pris pour cible. Ces attaques prennent la forme de tirs de missiles, de drones explosifs ou de mines maritimes, comme celles menées contre des pétroliers et des porte-conteneurs transitant vers le canal de Suez. Elles sont principalement attribuées à des acteurs non-étatiques, notamment les Houthis, agissant pour des motifs idéologiques et politiques. Contrairement à la piraterie classique, ces actes ne visent pas l’enrichissement personnel, mais la perturbation du commerce maritime international et la pression sur certains États. À titre d’exemple, plusieurs compagnies ont été contraintes de détourner leurs navires autour du cap de Bonne-Espérance afin d’éviter la zone. Ces actions constituent une menace grave pour la sécurité maritime mondiale et relèvent juridiquement du terrorisme maritime au sens de la Convention SUA.
Se pose dès lors la question de la qualification juridique à retenir pour les attaques menées tant par l’Ukraine que par la Russie à l’encontre de navires et d’installations à caractère civil et commercial.
Toutefois, l’analyse de cette qualification ne peut faire l’économie de certaines limites posées par les instruments juridiques applicables. À cet égard, l’article 3, alinéa 2, du Protocole de 2005 prévoit que la Convention ne s’applique ni aux activités des forces armées en période de conflit armé, telles que définies par le droit international humanitaire — lesquelles demeurent régies par ce dernier — ni aux activités menées par les forces armées d’un État dans l’exercice de leurs fonctions officielles, lorsqu’elles relèvent d’autres règles du droit international. Une telle exclusion ne traduit-elle pas, une fois encore, une remise en cause des objectifs poursuivis par la Convention, à savoir la lutte contre les attaques criminelles dirigées contre les navires civils ?
2. La mutation contemporaine : la militarisation indirecte du terrorisme maritime
Avant tout développement, le tableau ci-après illustre les attaques effectuées par les Ukrainiens et les Russes contre leurs navires et installations portuaires.
| PERIODE | AUTEUR | CIBLES | DESCRIPTION |
| Décembre 2025 | Ukraine | navire Qendil | Attaque au drone, Le Qendil a subi des dommages critiques et est désormais inutilisable à ses fins commerciales ou de transport. |
| 22 Décembre 2025 | Ukraine | Quais, installations et navires russes | Ukraine frappe terminal pétrolier, quais et deux navires en Russie (région de Krasnodar). |
| 02 Décembre 2025 | Ukraine | Tanker russe Midvolga 2 | Attaque en mer par forces ukrainiennes, dommage subi alors qu’il transportait huile vers la Géorgie. |
| 29 Novembre 2025 | Ukraine | « Shadow fleet » russes en mer Noire | Attaque ukrainienne avec drones Sea Baby sur deux tankers du « shadow fleet » (Kairos & Virat) en route vers Novorossiysk |
| Décembre 2025 | Russie | Port d’Odesa | Drones russes frappent infrastructures portuaires et silos à grain, endommageant des navires et installations. |
| 12 Décembre 2025 | Russie | Port de Chornomorsk & navire commercial | Missile endommage un cargo civil (un blessé rapporté). |
| Mai–Décembre 2025 | Russie | Ports ukrainiens (Odesa, Chornomorsk, Izmail, Danube) et navires civils | Série d’attaques par missiles, drones et mines sur ports ukrainiens endommageant au moins 13 navires civils et infrastructure portuaire ; y compris le SUPER SARKAS et MSC LEVANTE F. |
| 17 Novembre 2025 | Russie | Port d’Izmail | Drones russes frappent le tanker MT Orinda (LPG), provoquant un incendie. |
| 01 Mars 2025 | Russie | Port d’Odesa & navires civils | Missile russe frappe le port d’Odesa, endommageant le MSC LEVANTE F (Panama) et les installations portuaires. |
Les conflits contemporains tendent à s’étendre au domaine maritime, notamment lorsque les voies terrestres sont saturées ou contrôlées. La guerre russo-ukrainienne illustre parfaitement ce phénomène. Incapable d’affronter directement la flotte russe en haute mer, l’Ukraine a recours à :
- Des drones navals
- Des sabotages ciblés
- Des attaques asymétriques contre les navires logistiques et pétroliers russes
Ces méthodes, bien que menées par un État, reprennent les codes du terrorisme maritime privé : surprise, déni plausible, asymétrie et impact psychologique.
Rappelons le contexte de guerre entre l’Ukraine et la Russie. Le conflit entre la Russie et l’Ukraine prend racine en 2014 avec l’annexion de la Crimée par la Russie et le début de la guerre dans le Donbass. Il s’intensifie brutalement en février 2022 lorsque la Russie lance une invasion à grande échelle de l’Ukraine. Très vite, la mer Noire devient un enjeu stratégique majeur, la Russie cherchant à contrôler les routes maritimes ukrainiennes et à affaiblir son économie. C’est à cela que l’Ukraine résiste en menant des attaques contre des pétroliers russes ou affiliés à des intérêts russes.
Ces attaques visent plusieurs objectifs :
- Affaiblir l’économie russe dépendante des exportations énergétiques
- Dissuader les partenaires commerciaux
- Internationaliser le conflit en augmentant le risque maritime
Du point de vue russe, ces attaques sont qualifiées d’«actes terroristes», tandis que l’Ukraine les présente comme des opérations militaires légitimes. On est en droit de se demander si l’on se dirige vers une redéfinition du terrorisme maritime.
Le droit maritime international, notamment la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), n’avait pas anticipé l’utilisation systématique de méthodes terroristes par des États. Cette lacune crée :
- Des interprétations contradictoires
- Une instrumentalisation du droit
- Une difficulté à qualifier juridiquement les actes
Lorsqu’un groupe privé attaque un pétrolier, l’acte est qualifié de terroriste. Lorsqu’un État fait de même, il devient une « opération spéciale » ou une « mesure de sécurité ».
La mer, autrefois espace de relative neutralité, devient un terrain de confrontation hybride, mêlant droit, force et terreur avec des conséquences telles que : une militarisation accrue des routes commerciales, une insécurité chronique pour les équipages civils, un risque d’escalade incontrôlée entre puissances et une hausse des primes d’assurance maritime.
Conclusion
En résumé, le terrorisme maritime n’est plus l’apanage de groupes armés non-étatiques. Les événements récents démontrent une appropriation progressive de ses méthodes par les États, dans un contexte de rivalités géopolitiques exacerbées. Attaques asymétriques, saisies de navires, représailles indirectes : autant de pratiques qui brouillent la distinction entre terrorisme, guerre et coercition légale.
Cette transformation pose un défi majeur à la communauté internationale. Sans une redéfinition claire des normes et une volonté collective de préserver la liberté et la sécurité des mers, le terrorisme maritime, sous des formes nouvelles, risque de devenir un outil banal de la politique internationale, au détriment de la stabilité mondiale.
Par Fulgence ZINSOU, Juriste Spécialiste en Criminalité Maritime et Sûreté Portuaire


