LES TENSIONS AUTOUR DE L’IRAN ET LEURS IMPLICATIONS SUR LES PORTS AFRICAINS : UNE ANALYSE TECHNIQUE DES RISQUES MARITIMES ET DES RECONFIGURATIONS LOGISTIQUES

✍️ Analyse réalisée par Dr Damien Ahouandokoun, Juriste et Expert en économie maritime et portuaire, spécialiste en aménagement portuaire et développement durable

Les tensions géopolitiques autour de l’Iran constituent aujourd’hui l’un des facteurs majeurs d’instabilité du commerce maritime international. Dans un contexte mondial déjà fragilisé par les perturbations logistiques post-pandémie, les crises énergétiques et les rivalités géopolitiques croissantes, la situation dans le Golfe persique ravive les inquiétudes quant à la sécurité des routes maritimes stratégiques et à la résilience des chaînes d’approvisionnement mondiales. Au cœur de ces préoccupations se trouve le détroit d’Hormuz, un passage maritime particulièrement sensible qui joue un rôle central dans la circulation mondiale des ressources énergétiques.

En effet, ce corridor maritime étroit, d’environ 34 kilomètres de largeur, assure le transit quotidien d’environ 21 millions de barils de pétrole, soit près de 21 % de la consommation mondiale, ainsi qu’une part significative du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL). À lui seul, ce passage constitue une véritable artère énergétique reliant les producteurs du Moyen-Orient aux marchés asiatiques, européens et africains. Dans ce contexte, toute instabilité sécuritaire ou militaire dans cette zone peut provoquer des perturbations majeures dans la circulation des navires et dans l’organisation globale du commerce maritime.

Ainsi, les tensions autour de l’Iran ont des répercussions bien au-delà du seul secteur énergétique. Elles affectent directement les routes maritimes internationales reliant l’Asie, le Moyen-Orient, l’Europe et l’Afrique. L’insécurité maritime ou la menace de conflits armés dans cette région entraîne généralement une série de réactions immédiates de la part des compagnies maritimes et des assureurs. Parmi ces réactions figurent notamment le renforcement des escortes navales, la réduction de la vitesse des navires dans les zones sensibles, la modification des routes maritimes ou encore l’augmentation des primes d’assurance maritime liées aux risques de guerre.

Par conséquent, la navigation dans les zones proches du Golfe persique devient plus complexe et plus coûteuse pour les armateurs. Les primes d’assurance dites war risk insurance, qui couvrent les navires contre les risques liés aux conflits armés, connaissent généralement une augmentation significative dans ces périodes de tension. Cette hausse des coûts peut passer d’environ 0,01 % à 0,10 % voire 0,15 % de la valeur du navire, ce qui représente, pour un navire évalué à 100 millions de dollars, une charge supplémentaire pouvant atteindre 100 000 à 150 000 dollars par voyage. Ces coûts additionnels se répercutent inévitablement sur les tarifs du fret maritime et, par ricochet, sur les économies dépendantes des importations, notamment dans les pays africains.

Source : Recherche documentaire

Dans ce contexte d’incertitude sécuritaire, les compagnies maritimes sont parfois contraintes d’adapter leurs stratégies de navigation afin de réduire leur exposition aux zones à risque. Cette situation peut conduire à une reconfiguration partielle des routes commerciales maritimes, notamment par le recours à des itinéraires alternatifs. Parmi ces alternatives figure la route maritime passant par le cap de Bonne-Espérance, au sud du continent africain. Cette route, historiquement utilisée avant l’ouverture du canal de Suez, connaît aujourd’hui un regain d’intérêt dans certaines situations de crise.

Toutefois, le recours à cet itinéraire implique des distances de navigation plus longues et, par conséquent, une augmentation de la durée des voyages. Les navires doivent parcourir plusieurs milliers de milles nautiques supplémentaires, ce qui entraîne une hausse de la consommation de carburant, des coûts d’exploitation et des émissions de gaz à effet de serre. Malgré ces contraintes, certaines compagnies maritimes préfèrent néanmoins cette option afin d’éviter les zones considérées comme instables.

Cette reconfiguration des routes maritimes internationales peut avoir des implications directes pour les ports africains, en particulier ceux situés le long des routes de contournement. En effet, l’augmentation du trafic maritime autour du continent africain peut entraîner une hausse du nombre d’escales techniques dans certains ports stratégiques. Ces escales peuvent concerner le ravitaillement en carburant, la maintenance des navires, l’approvisionnement des équipages ou encore les opérations logistiques intermédiaires.

Dans cette perspective, certains ports africains pourraient bénéficier d’une augmentation de leur activité maritime, notamment dans les domaines du bunkering, du transbordement et des services logistiques portuaires. Les ports disposant d’infrastructures modernes et de services portuaires compétitifs pourraient ainsi renforcer leur rôle dans les chaînes d’approvisionnement internationales. Cette dynamique pourrait également contribuer à repositionner certains ports africains comme des hubs logistiques régionaux.

Cependant, ces opportunités ne doivent pas masquer les défis structurels auxquels sont confrontés de nombreux ports africains. En effet, malgré les progrès réalisés ces dernières années dans plusieurs pays du continent, certaines infrastructures portuaires restent encore insuffisamment adaptées à l’augmentation du trafic maritime international. Les limitations liées au tirant d’eau, à la capacité des terminaux à conteneurs ou encore à l’insuffisance des équipements de manutention peuvent constituer des obstacles à l’absorption d’un trafic supplémentaire.

Par ailleurs, la question de la connectivité entre les ports et leur arrière-pays demeure un enjeu majeur. Dans plusieurs régions africaines, les infrastructures de transport terrestre – notamment les réseaux ferroviaires et routiers – restent insuffisamment développées pour assurer une circulation fluide des marchandises. Cette situation peut limiter la capacité des ports à jouer pleinement leur rôle dans les chaînes logistiques régionales et internationales.

Un autre défi concerne les procédures administratives et réglementaires qui, dans certains cas, peuvent ralentir les opérations portuaires et réduire l’attractivité des ports africains. Les délais liés aux formalités douanières, aux contrôles administratifs ou à la gestion documentaire peuvent engendrer des coûts supplémentaires pour les opérateurs économiques. Dans un environnement maritime de plus en plus compétitif, l’efficacité opérationnelle devient un facteur déterminant pour attirer les flux commerciaux internationaux.

Par ailleurs, la modification des routes maritimes peut également entraîner des phénomènes de déséquilibre logistique à l’échelle mondiale, notamment en ce qui concerne la circulation des conteneurs. Lorsque les itinéraires maritimes sont modifiés ou lorsque certaines escales sont annulées, les flux de conteneurs peuvent devenir irréguliers. Certains ports peuvent se retrouver confrontés à une accumulation de conteneurs, tandis que d’autres souffrent d’une pénurie d’équipements. Ces déséquilibres peuvent perturber les chaînes d’approvisionnement et ralentir les opérations logistiques.

De plus, l’arrivée simultanée de plusieurs navires dans certains ports peut provoquer des situations de congestion portuaire. Les terminaux peuvent se retrouver saturés, ce qui entraîne des retards dans les opérations de chargement et de déchargement des marchandises. Ce phénomène, connu sous le nom de vessel bunching, a déjà été observé dans plusieurs grands ports mondiaux lors des crises récentes du transport maritime.

Approches stratégiques et solutions pour les États africains disposant de façades maritimes

Source : Recherche documentaire

Face à ces transformations géopolitiques et logistiques, les États africains disposant d’une façade maritime doivent adopter des stratégies d’adaptation et de résilience portuaire afin de tirer parti des nouvelles dynamiques du commerce maritime mondial.

Premièrement, il apparaît indispensable d’engager une modernisation accélérée des infrastructures portuaires. Cette modernisation doit inclure l’approfondissement des chenaux d’accès, l’extension des quais, l’acquisition d’équipements modernes de manutention et le développement de terminaux spécialisés capables d’accueillir les navires de nouvelle génération. L’objectif est de renforcer la compétitivité des ports africains dans un contexte marqué par le gigantisme des navires et l’augmentation des flux maritimes.

Deuxièmement, les États côtiers doivent renforcer la connectivité logistique entre les ports et les corridors de transport régionaux. Le développement d’infrastructures multimodales reliant les ports aux zones industrielles et aux pays de l’hinterland constitue un facteur clé pour améliorer l’efficacité des chaînes logistiques africaines. L’intégration des réseaux routiers, ferroviaires et fluviaux permettra ainsi de fluidifier la circulation des marchandises et de réduire les coûts logistiques.

Troisièmement, la digitalisation des opérations portuaires représente un levier majeur d’amélioration de la performance logistique. L’implémentation de systèmes numériques tels que les Port Community Systems, les guichets uniques portuaires et les plateformes de gestion électronique des documents peut contribuer à réduire considérablement les délais de traitement des marchandises, à améliorer la transparence et à renforcer la coordination entre les acteurs de la chaîne portuaire.

Quatrièmement, les États africains doivent investir dans le développement de services portuaires à forte valeur ajoutée, notamment dans les domaines du bunkering, de la réparation navale, de la logistique du froid et du transbordement régional. Ces services permettent d’accroître les revenus portuaires tout en renforçant l’attractivité des ports africains sur les routes maritimes internationales.

Cinquièmement, le renforcement de la sécurité maritime et portuaire constitue une priorité stratégique. Les autorités portuaires doivent veiller à la mise en œuvre effective des normes internationales de sûreté maritime, notamment celles relatives au Code ISPS, afin de garantir la sécurité des installations portuaires et de rassurer les armateurs et les investisseurs internationaux.

Enfin, il apparaît essentiel de promouvoir une coopération régionale renforcée entre les ports africains. La mise en place de réseaux de coopération portuaire et de stratégies logistiques régionales peut favoriser une meilleure coordination des investissements, éviter les duplications d’infrastructures et renforcer la position de l’Afrique dans le commerce maritime mondial.

En définitive, les tensions géopolitiques autour de l’Iran illustrent la vulnérabilité structurelle des chaînes d’approvisionnement mondiales face aux crises internationales. Elles mettent également en évidence l’importance stratégique des routes maritimes et des infrastructures portuaires dans le fonctionnement de l’économie mondiale.

Pour les ports africains, cette situation représente à la fois un défi et une opportunité stratégique. Si la reconfiguration des routes maritimes internationales peut entraîner une augmentation du trafic autour du continent africain, la capacité de l’Afrique à tirer pleinement parti de cette dynamique dépendra largement de la modernisation de ses infrastructures portuaires, de l’amélioration de la gouvernance logistique et du renforcement de l’intégration régionale.

Dans un contexte marqué par l’évolution rapide du commerce maritime mondial et par l’intensification des risques géopolitiques, les ports africains doivent ainsi s’inscrire dans une stratégie proactive d’adaptation, de modernisation et de résilience logistique, afin de consolider leur position dans les nouvelles dynamiques du transport maritime international.

Dr Damien Ahouandokoun
Juriste – Expert en économie maritime et portuaire
Spécialiste en aménagement portuaire et développement durable
Docteur en Géosciences et Gestion de l’Environnement