TRANSITION ECOLOGIQUE DU TRANSPORT MARITIME ET DES PORTS : ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX, ACTIONS REGLEMENTAIRES ET PERSPECTIVES DE DURABILITE FACE AUX OBJECTIFS CLIMATIQUES MONDIAUX
Résumé
Le transport maritime international joue un rôle central dans l’économie mondiale en assurant plus de 80 % du commerce international par volume. Toutefois, cette activité stratégique est également responsable d’impacts environnementaux significatifs, notamment en matière d’émissions de gaz à effet de serre (GES), de pollution atmosphérique dans les zones portuaires, de dégradation des écosystèmes marins et de propagation d’espèces invasives par les eaux de ballast. Face à l’urgence climatique, la communauté internationale a engagé une transition écologique du secteur maritime, marquée par l’adoption de cadres réglementaires ambitieux et par le développement de technologies de décarbonation.
Cette étude propose une analyse scientifique approfondie des enjeux environnementaux du transport maritime et des ports, en examinant les avancées réglementaires internationales et régionales, ainsi que le potentiel réel des solutions technologiques émergentes. L’analyse s’appuie sur des données récentes relatives aux émissions maritimes, aux politiques climatiques et aux performances environnementales portuaires.
Les résultats montrent que, malgré des progrès normatifs notables et l’essor de carburants alternatifs à faible teneur en carbone, les émissions maritimes continuent d’augmenter dans plusieurs régions du monde. Ce constat met en évidence un décalage persistant entre les objectifs climatiques affichés et leur mise en œuvre opérationnelle. Les ports apparaissent néanmoins comme des acteurs clés de la transition écologique, en tant que plateformes énergétiques, logistiques et environnementales.
L’étude conclut que la réussite de la transition écologique du transport maritime repose sur une approche systémique intégrant gouvernance internationale renforcée, investissements technologiques, renforcement des capacités humaines et mise en œuvre d’une transition juste, en particulier au bénéfice des pays en développement.
Mots-clés : transport maritime, ports durables, transition écologique, décarbonation, économie bleue, gouvernance environnementale.
- Introduction
Le transport maritime constitue depuis plusieurs siècles l’un des fondements du commerce international et de la mondialisation économique. Aujourd’hui, plus de quatre cinquièmes des échanges mondiaux de marchandises transitent par voie maritime, faisant de ce mode de transport un pilier incontournable des chaînes logistiques mondiales. Son efficacité énergétique relative par tonne-kilomètre transportée a longtemps justifié son statut de mode de transport « propre » comparativement au transport routier ou aérien. Toutefois, cette perception est désormais remise en question à la lumière des défis climatiques et environnementaux contemporains.
En effet, le secteur maritime est responsable d’environ 2,7 % à 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un niveau comparable à celui d’un grand État industrialisé. À ces émissions s’ajoutent des pollutions atmosphériques locales (oxydes de soufre, oxydes d’azote, particules fines), des rejets en mer (hydrocarbures, déchets, eaux de ballast) ainsi que des nuisances sonores sous-marines affectant la biodiversité. Les zones portuaires, situées à l’interface entre la mer et la ville, concentrent ces impacts et exposent directement les populations riveraines à des risques sanitaires et environnementaux accrus.
Face à ces constats, la transition écologique du transport maritime et des ports est devenue une priorité stratégique au niveau mondial. Sous l’impulsion de l’Organisation maritime internationale, des objectifs ambitieux de réduction des émissions et de neutralité carbone ont été fixés à l’horizon 2050. Parallèlement, des initiatives régionales, notamment en Europe, renforcent la pression réglementaire sur les armateurs et les gestionnaires portuaires.
Cependant, malgré cette dynamique normative et l’émergence de technologies innovantes, les émissions maritimes continuent de croître dans certaines régions du monde. Cette situation soulève des interrogations majeures quant à l’efficacité réelle des politiques mises en œuvre et à la capacité du secteur maritime à opérer une transformation profonde et durable.
- Problématique et objectifs de l’étude
La problématique centrale de cette étude repose sur la tension croissante entre, d’une part, la nécessité de maintenir un transport maritime performant pour soutenir le commerce mondial et, d’autre part, l’obligation de réduire drastiquement son empreinte environnementale afin de respecter les engagements climatiques internationaux.
La question principale est donc la suivante :
Dans quelle mesure les cadres réglementaires internationaux et régionaux, combinés aux innovations technologiques et aux stratégies portuaires durables, permettent-ils d’assurer une transition écologique effective du transport maritime à l’horizon 2030–2050 ?
À partir de cette interrogation centrale, l’étude poursuit plusieurs objectifs spécifiques :
- Analyser les principaux enjeux environnementaux liés au transport maritime et aux activités portuaires ;
- Évaluer l’efficacité des actions réglementaires mises en place aux niveaux international et régional ;
- Examiner le potentiel et les limites des solutions technologiques de décarbonation ;
- Discuter des conditions nécessaires à une transition écologique équitable et inclusive.
- Enjeux environnementaux du transport maritime et des ports
3.1 Émissions de gaz à effet de serre et pollution atmosphérique

Image 1 : Pollution atmosphérique par les navires dans un port
L’un des enjeux majeurs du transport maritime réside dans ses émissions de dioxyde de carbone issues principalement de la combustion de carburants fossiles. La croissance du commerce mondial, le gigantisme des navires et l’augmentation de la vitesse commerciale ont contribué à une hausse des émissions, malgré les gains d’efficacité énergétique réalisés au cours des dernières décennies.
En parallèle, les émissions de polluants atmosphériques tels que les oxydes d’azote et les particules fines ont des impacts directs sur la qualité de l’air dans les zones portuaires. Ces pollutions affectent la santé des populations locales et constituent un enjeu de justice environnementale, les communautés riveraines des ports étant souvent les plus exposées.
3.2 Pollution marine et risques écologiques

Image 2 Pollution marine et risque écologique
Outre les émissions atmosphériques, le transport maritime est à l’origine de multiples pressions sur les écosystèmes marins. Le rejet d’eaux de ballast non traitées favorise la dissémination d’espèces exotiques envahissantes, perturbant les équilibres biologiques locaux. Les opérations de dragage, indispensables au maintien des chenaux portuaires, entraînent quant à elles des remises en suspension de sédiments potentiellement contaminés.
L’utilisation persistante de carburants lourds à forte teneur en soufre accroît également les risques de pollution accidentelle et chronique, avec des conséquences durables sur les milieux marins et côtiers.
- Cadre réglementaire et gouvernance environnementale
4.1 Actions internationales
La gouvernance environnementale du transport maritime repose principalement sur les instruments normatifs adoptés au sein de l’Organisation maritime internationale. La stratégie révisée de réduction des émissions de GES fixe des objectifs intermédiaires ambitieux et vise la neutralité carbone autour de 2050. L’introduction progressive de mécanismes de tarification du carbone constitue une avancée majeure en internalisant le coût environnemental des activités maritimes.
4.2 Initiatives régionales
Au niveau régional, l’Union européenne a intégré le transport maritime dans son système d’échange de quotas d’émission, renforçant ainsi les incitations économiques à la réduction des émissions. Cette approche marque une évolution significative vers une responsabilisation accrue des acteurs du secteur.
- Technologies et solutions pour une transition durable
5.1 Carburants alternatifs et propulsion propre
Le développement de carburants alternatifs tels que l’e-méthanol, l’e-ammoniac et l’hydrogène vert constitue l’un des axes majeurs de la décarbonation maritime. Ces solutions offrent un potentiel important de réduction des émissions, mais soulèvent des défis en termes de coûts, de sécurité et d’infrastructures.
5.2 Rôle stratégique des ports
Les ports jouent un rôle central dans la transition écologique en tant que plateformes énergétiques et logistiques. L’électrification des quais, la gestion intelligente de l’énergie et la digitalisation environnementale permettent de réduire significativement les émissions locales et d’améliorer la performance environnementale globale du système maritime.
- Résultats et discussion
L’analyse des données récentes met en évidence un écart persistant entre les ambitions climatiques et les dynamiques actuelles du secteur maritime. Malgré des cadres réglementaires renforcés et des innovations technologiques, les émissions mondiales de CO₂ du transport maritime ont continué d’augmenter de 4 à 8 % entre 2019 et 2024, principalement en raison de la croissance du trafic, de l’augmentation de la taille des navires et de la priorité accordée à la rapidité des chaînes logistiques. Ces chiffres montrent que les gains d’efficacité énergétique liés à l’EEDI, à l’EEXI et au CII n’ont pas suffi à inverser la tendance.
Les technologies de propulsion propre et les carburants alternatifs offrent un potentiel considérable, avec des réductions de CO₂ théoriques allant jusqu’à 70–100 %. Cependant, moins de 1 % de la flotte mondiale utilise actuellement ces solutions, et le coût des carburants verts reste 2 à 4 fois supérieur à celui du fioul lourd, limitant leur adoption globale. Ainsi, l’innovation technologique seule ne peut assurer la transition souhaitée.
Les ports, quant à eux, démontrent leur rôle stratégique dans la transition écologique. Les infrastructures de shore power et les systèmes d’optimisation énergétique permettent de réduire localement les émissions de 30 à 60 % et la consommation d’énergie de 7 à 12 %. Néanmoins, moins de 20 % des ports mondiaux disposent de ces équipements, ce qui restreint leur impact global.
Ces résultats révèlent qu’une approche systémique est indispensable : il faut combiner des politiques publiques ambitieuses, des investissements privés ciblés et un renforcement des capacités humaines. Par ailleurs, la transition doit être équitable : sans soutien aux pays en développement, les coûts élevés des technologies propres risquent de créer une « transition à plusieurs vitesses », laissant une partie importante du secteur maritime hors de portée des objectifs climatiques.
En l’espèce , si les initiatives réglementaires et technologiques sont nécessaires, elles restent insuffisantes à elles seules. La trajectoire actuelle montre que, sans une accélération significative de la mise en œuvre des mesures et une intégration des ports comme leviers de durabilité, le secteur maritime pourrait dépasser de 15 à 25 % le budget carbone compatible avec l’Accord de Paris, compromettant l’atteinte des objectifs de neutralité carbone d’ici 2050.
- Conclusion
La transition écologique du transport maritime et des ports constitue un défi majeur du XXIᵉ siècle. Elle conditionne la capacité du secteur maritime à demeurer un pilier du commerce mondial tout en respectant les limites environnementales de la planète. La réussite de cette transition repose sur une gouvernance internationale renforcée, une innovation technologique soutenue et une coopération accrue entre les acteurs publics et privés, dans une logique d’économie bleue durable et inclusive.
Bibliographie
- International Maritime Organization. IMO Strategy on Reduction of GHG Emissions from Ships.
- IPCC. Climate Change: Mitigation of Climate Change.
- UNCTAD. Review of Maritime Transport.
- OECD. Decarbonising Maritime Transport: Pathways and Policies.
- DNV. Maritime Forecast to 2050.
Par Dr Damien Ahouandokoun
Docteur en géosciences et gestion de l’environnement
Expert en économie maritime et portuaire
Spécialiste de la durabilité environnementale des ports et du transport maritime
Chercheur associé au Crempol



