Coalition contre les usines de farine de poisson : MEMORANDUM CONTRE LES USINES DE FARINE ET D’HUILE DE POISSONS

Introduction

La pêche artisanale sénégalaise occupe une place importante dans le développement économique et social, par sa contribution significative à l’alimentation de la population, à la création de revenus et d’emplois, ainsi qu’aux exportations.

Cependant, malgré un essor fulgurant et rapide depuis les années 60, la pêche artisanale est confrontée, ces dernières années, à une baisse de rentabilité liée principalement à la rareté de la ressource du fait de la dégradation des écosystèmes marins, de la surexploitation des principales ressources halieutiques et des insuffisances dans la politique de gestion des pêches.

La gestion inadéquate de la capacité de pêche régionale a entraîné, entre autres, l’implantation effrénée d’usines de Farine et d’Huile de Poisson (FHP) dans les grandes localités de pêche du Sénégal (Dakar, Joal, Mbour, Saint-Louis, Cayar). Actuellement, il est dénombré au Sénégal huit (8) usines autorisées dont trois(3) situées dans la région de Dakar, trois (3) dans la région de Thiès, une (1) dans la région de Saint-Louis et une (1) dans la région de Ziguinchor.

En 2024, six de ces huit usines sont actives (Afric-AZOTE à Dakar, AFRICA  FEED à Ndoukhoura Peul Commune de Diamniadio, OMEGA à Joal, BARNA/TOUBA à Cayar, SEA PRODUCT à Gandiol, BELMEAL à Sandiara).

  1. Impacts des usines de FHP sur la transformation artisanale

La transformation artisanale des produits de la pêche constitue un maillon important du système socio-économique et culturel du Sénégal. Elle offre à beaucoup de personnes la possibilité de se former et de s’insérer dans la vie active, représentant ainsi un levier puissant de lutte contre l’appauvrissement des populations, notamment les plus défavorisées.

L’industrie de la Farine et d’Huile de Poisson utilise principalement les sardinelles rondes et plates (Sardinella aurita et S. maderensis) et le bonga (Ethmalosa fimbriata) qui sont depuis plusieurs années considérées en état de surexploitation par le Groupe de travail de la FAO sur l’évaluation des petits pélagiques au large de l’Afrique nord-occidentale.[1]

Or, toutes ces espèces constituent une source essentielle de protéines pour les populations sénégalaises et de revenus pour les communautés de pêcheurs. La capacité de production des usines de farine et d’huile de poisson (UFHP) varie de 150 à 300 tonnes de farine par usine et par jour, sur la base d’une activité saisonnière. La production totale de farine de poisson est estimée à environ 12 000 tonnes par an au Sénégal, ce qui correspond à environ 60 000 tonnes de poisson frais qui auraient pu être consommés par les populationsAinsi, les usines de FHP concurrencent fortement les marchés locaux de la consommation et les femmes transformatrices dans l’accès à la matière première (essentiellement les petits pélagiques) en jouant sur leur fort pouvoir d’achat.

Cela explique en partie le manque de poisson pour la consommation dans les marchés locaux et la léthargie constatée dans les principales aires de transformation artisanale du pays, où les braves femmes transformatrices sont aujourd’hui confrontées à une baisse soutenue de leur activité faute de poisson disponible. Les sites de transformation jadis très animés sont maintenant caractérisés par le spectacle de claies de séchage vides et des femmes oisives et désemparées. Privées de poisson frais, des milliers de femmes transformatrices sont réduites au chômage alors qu’elles contribuent fortement à la stabilité socio-économique des ménages.

En définitive, l’expansion de l’industrie de la FHP représente une menace grave pour les moyens de subsistance et la sécurité alimentaire de millions de personnes au Sénégal et en Afrique de l’Ouest, qui se voient privées de centaines de milliers de tonnes de poissons chaque année (plus de 500 000 tonnes en 2019 d’après Greenpeace,[2] un chiffre en constante augmentation).

  1. Les autres conséquences des usines de Farine et d’Huile de Poisson

Les conséquences des usines de farine et d’huile de poisson sont multiples et sont ressenties principalement sur :

  • les ressources halieutiques et la biodiversité, l’industrie de la Farine et d’Huile de Poisson utilise principalement les sardinelles rondes et plates aggravant la situation de surexploitation de ces espèces. Ces industries favorisent également la pêche aux juvéniles et la surpêche. Les usines de FHP transforment en même temps des juvéniles et des poissons adultes
  • la sécurité alimentaire des populations – le poisson se fait rare et son prix augmente sur le marché.
  • les emplois et l’économie – à Cayar, l’usine de farine de poisson a entraîné la destruction d’un grand nombre d’emplois alors qu’au Sénégal, une usine de farine de poisson n’emploie en moyenne que 15 personnes, contrairement aux dizaines de métiers que crée la transformation artisanale dans chaque site de transformation du Sénégal.
  • l’environnement – les usines de Farine et d’Huile de Poisson engendrent la destruction du cadre de vie des populations avec notamment la pollution atmosphérique (odeurs nauséabondes), la pollution des eaux et du sol (rejets industriels). A Cayar, l’usine de Farine et d’Huile de Poisson constitue un véritable calvaire pour les populations de la commune et celles des villages voisins.

Les habitants de Cayar, Joal, Ndoukhoura, Dougar et Mbounka se plaignent depuis plusieurs années des dommages causés par ces usines de farine et d’huile de poisson.

  1. Recommandations

La Coalition nationale contre l’implantation des usines de farine et d’huile de poissons demandent aux Autorités Sénégalaises de:

  • Appliquer les recommandations issues des concertations sur la problématique des usines de farine et d’huile de poisson tenues le 23 Octobre 2019 et de geler toutes nouvelles implantation d’usine de farine et d’huile de poisson au Sénégal ;
  • Fermer toutes les usines de Farine et d’Huile de Poisson ouvertes après ces concertations (usine de Cayar et usine de Sandiara) ;
  • Fermer toutes les usines Farine et d’Huile de Poisson qui polluent l’environnement :
  • Interdire l’utilisation de poisson frais propre à la consommation humaine dans la fabrication de farine et d’huile de poisson ;
  • Protéger les métiers des femmes transformatrices en signant le décret de reconnaissance des métiers de la transformation artisanale des produits halieutiques ;
  • Adapter la capacité des usines de Farine et d’Huile de Poisson à la production de déchets et de rebuts de poissons;
  • Prendre des mesures de gestion durable des ressources halieutiques régionales, en particulier pour l’exploitation des stocks partagés tels que les petits pélagiques, pour le bénéfice des communautés de pêche, des populations du Sénégal et de la sous-région ;
  • Appuyer les projets de valorisation des produits transformés pour faciliter leur introduction dans le marché international ;
  • Moderniser les aires de transformation artisanale avec des équipements et des systèmes de fabrication adaptés ;
  • Lutter contre toute forme de pêche Illicite Non réglementée et Non déclarée (INN).

[1] Groupe de travail de la FAO sur l’évaluation des petits pélagiques au large de l’Afrique nord-occidentale 2024. Rapport de synthèse disponible à l’adresse suivante https://openknowledge.fao.org/handle/20.500.14283/cc9486en

[2] Nourrir le monstre: Comment les industries européennes de l’aquaculture et de l’alimentation animale détournent la nourriture des communautés d’Afrique de l’Ouest. Rapport de Greenpeace Afrique et Changing Markets disponible à l’adresse suivante: https://www.greenpeace.org/static/planet4-africa-stateless/2021/05/a69ef97c-nourrir-le-monstre-fr-final-small.pdf